INTYLHAË T1 : Prologue

Les lunes faussent compagnies aux étoiles. Seules les faibles lueurs de milliers d’astres sont là pour illuminer la voûte céleste. Les éclats d’argent métamorphosent le désert, désormais semblable à une mer de cristaux s’étendant par-delà les dunes. C’est ce paysage nocturne qui a valu son nom au ces terres sablonneuses : l’Océan de Verre.

Au milieu de cet océan de sable se tient fièrement la ville fortifiée d’Irthos. La cité centenaire bâtie dans le sang et les larmes qui, portait jadis les espoirs et les rêves d’un peuple oublié, n’est désormais plus que le berceau de la haine.

Le silence.

L’écho du vent se répercute entre les bâtiments tels les cris de douleurs des fantômes qui hanteraient les rues de la ville. Leurs ombres vacillantes dansent sur les façades en terre ocre des habitations, projetées par les quelques torches qui accompagnent les étoiles.

Dans cette quiétude factice, où l’imagination et la pénombre donne vie au passé, son sommeil est agité par de véritables démons. Chaque nuit, ils hantent ses rêves. Chaque nuit, ils le torturent. Chaque nuit sont devenues un enfer. Son seul réconfort sont ses yeux vert qui le scrute avec douceur de l’autre côté de la pièce.

— Lîm…

Ce nom renferme nombres de ses regrets, de ses remords, ainsi qu’un sentiment d’inachevé. Pour réponse, le silence de la nuit, il se redresse, le souffle court et la peau luisante de sueur. Sa femme arbore un sourire bienveillant depuis le portrait sur lequel elle a été peinte. Une beauté angélique, pâle copie de ce qu’elle a pu être de son vivant, mais son image suffit à apaiser son cœur tourmenté.

D’un œil hagard, il se perd dans la contemplation du portrait de sa défunte bien-aimée. Son esprit vole vers son souvenir tandis que son corps demeure amorphe sous les draps emplis de transpiration. Son sourire. Son regard. Sa voix. La douce sonorité de son nom entre ses lèvres. Elle représentait tout, mais dans sa malédiction, Lîm n’avait pas pu l’accompagné, le condamnant à des siècles de solitude, en proie à la haine.

Un mèche de cheveux vient lui chatouiller le visage, l’extirpant à ses divagations. Elle n’est plus. Elle lui a été enlevée par eux.

La douceur que lui conférait la peinture a laissé place à un noir désir de vengeance. Passant rageusement une main sur sa face, il souffle et se lève. Un dernier coup d’œil amer pour l’image de son âme-sœur ; il pourrait la contempler des heures, des jours, des années, même des siècles durant sans jamais se lasser, mais ne s’y autorise pas.

Pourtant, ses jambes le mènes au pied de la gigantesque toile. Sa grandeur ne fait qu’accentuer son actuelle vulnérabilité, ainsi, tête levée, la main posée sur la peau porcelaine de cette capture du passé, il lui adresse un adieu. Les larmes ont cessé de couler sur ses joues depuis des décennies tandis que son cœur n’a jamais cesser de se déchirer.

Le souvenir de leur histoire et de son amour sont devenus un moteur pour la colère qui empoisonne ses veines. Il tourne le dos à Lîm et, par la même occasion à sa peine et à l’homme qu’il avait pu être… aurait pu devenir.

Lorsqu’il franchit le seuil de la porte, plus aucune peine, plus aucun remord ne tord ses traits. La tête haute, sans un dernier regard pour elle, il s’engage dans les couloirs du palais désert. Pour seul éclairage, les lueurs des étoiles qui se reflètes sur les lustres de cristal qui pendant au plafond. Sa présence écrasante suffit à éveiller les gardes somnolents supposés surveiller les lieux.

Sans réellement porter attention à eux, il se délecte de la crainte qu’il inspire. Puissance. Grandeur. Immortalité. Un Dieu.

Et bientôt, Intylhaë subira sa haine et saisira le sens du mot terreur.

Cette pensée soulève un rictus mauvais sur ses lèvres. L’aura menaçante qui se dégage de lui à cet instant fait sursauter deux soldats à son approche. Le duo vêtu de cuir sali par le sable du désert et de plastron en acier gardent la salle du trône. Son trône.

— Que personne n’entre.

Trois mots. Un ordre. Une menace. Une mise en garde. Ces mots sans appels provoquent un déglutiement douloureux chez les deux pauvres hommes. Aussitôt le seuil franchit, les portes claques dans un bruit sourd derrière lui. Il laisse son aura envahir l’espace tandis qu’il s’avance vers le trône qui surplombe la salle depuis une estrade.

Quiconque entrerait se retrouverait immédiatement écraser par l’aura de ce monstre aux allures d’homme.

Il gravit les quelques marches qui le sépare de ce siège qui ne cesse d’appeler son maître légitime. Celui-ci ne tarde pas à le rejoindre, se laissant lourdement tomber dessus, il prend appuie sur son poing. Il surplombe avec arrogance cette pièce baignée des lueurs colorés que diffusent le vitrail dans sont dos.

Le regard rivé au loin, il laisse la haine répandre son poison à travers ses veines. Ses doigts viennent distraitement caresser l’affreuse cicatrice qui lui barre le torse.

Ses ongles agrippent sa chair ; cette blessure est encore fraîche pour son âme, elle lui rappelle sans cesse la faiblesse dont il avait fait preuve. Elle fait échos à son échec d’antan.

Le marbre du trône craque sous la rage qui émane de lui. Ses pensées s’obscurcissent, se perdant dans les souvenirs de ce qu’il a perdu, de ce à quoi il a dû renoncer. Ce passé douloureux, à l’instar de cette balafre gravée sur son torse, sont là pour lui rappeler la raison de son combat.

— Tu as l’air de bonne humeur aujourd’hui, Prior, l’interpelle une petite voix depuis le pied de l’estrade.

L’intéressé soupire de cette intrusion qui ne l’étonne guère.

— Fais-toi plus discrète à l’avenir, Reïka.

L’enfant, âgée de seulement cinq ans, n’est nullement intimidée face au ton dur de Prior. Ses petits yeux améthystes soutiennent le regard noircit de haine du maître des lieux.

— Pourtant, c’est aujourd’hui ! se justifie-t-elle en faisant la moue.

Elle gonfle les joues pour souligner son mécontentement et croise les bras. Un sourire terrifiant déforme les lèvres de l’homme, rien de bon n’émane de lui. Pourtant, c’est à ce moment que Reïka se décide à grimper sur les genoux de Prior.

— Tu as raison, mon enfant. Il n’est plus question du passé, mais de l’avenir désormais. La fin de cette ridicule dynastie Karalis… Ses usurpateurs de titre divin… Ses traîtres.

Il marque une pause pour contenir la rage qui grimpe à l’évocation des faux dieux. Mais l’impatience de la gamine sur ses cuisses le conduit à poursuivre

— Je ferais fondre sur Intylhaë, un fléau bien pire que la Guerre Écarlate. Mais pour cela…

Ses prunelles bleutées croisent les violacées de cette enfant excitée par le flot de haine qui découle des mots de son interlocuteur.

— On va devoir se quitter, ma fille, conclu Prior sans une once de tristesse.

— Je sais, père.

Les mots de Reïka s’accompagnent des premières lueurs de l’aube, annonçant le début d’une ère de désespoir, de souffrance et de Mort.

Laisser un commentaire